Depuis plus d’un siècle, le lit incarne l’essence de la privacité et de l’intime; on s’y retrouve nu, on y dort, on s’y mêle et l’on y accueille les personnes qui nous sont chères. Historiquement, nous pouvons assimiler le lit à la plateforme. Catalhoyuk, l’une des plus anciennes villes jamais découverte, fondée autour de -7500, est constituée de maisons dont les espaces se divisent en une série de plateformes. Les lieux pour manger, cuisiner, se réunir ainsi que les lits étaient de légères surélévations du sol. Le lit constitue alors une des plateformes les plus primitives. Cependant, il pouvait se trouver en face du lieu de réunion, le foyer. Les activités se rassemblaient au sein des mêmes espaces, indépendant des notions d’espace privé liée au sommeil et à la reproduction.

Jusqu’à la révolution industrielle, le lit ne demandait pas nécessairement une chambre isolée pour y cacher le travail de reproduction. Il pouvait se présenter sous la forme d’une armoire en alcove, dans laquelle s’isoler à l’aide d’un simple rideau. La pièce dans laquelle se trouve le lit peut prendre différentes fonctions, pas nécessairement liées à la chambre à coucher. Aujourd’hui, la présence d’un lit dans un espace implique une certaine propriété. L’espace appartient à celui qui s’y couche.

Aujourd’hui, notre condition hyperconnectée a retiré énormément de limites sur ce qui peut être effectué depuis notre lit. On peut y travailler, y regarder un film, passer des appels, faire du shopping. La plateforme du lit peut désormais devenir un bureau, une cabine téléphonique, un cinéma ou encore un centre commercial. Le lit reste non seulement un lieu de repos, mais devient également un lieu d’action, de production et de consommation, alterné par les moments de sommeil. Le lit, déjà confronté au concept de « Unheimlich », théorisé par Sigmund Freud, où il explique que les lieux de la plus grande intimité (le domaine du domestique) peut devenir le lieu où surgit un puissant sentiment de terreur à n’importe quel moment sans réel raison. Si tant de programmes urbains ont réussi à s’immiscer dans l’intimité du lit, il deviendrait alors l’endroit le plus productif mais également celui où peuvent converger toutes nos angoisses.  

John Lennon et Yoko Ono, après s’être mariés dans la plus grande intimité, ont mis en scène leur lune de miel du 25 au 31 mars 1969, en invitant des journalistes et des visiteurs dans leur chambre d’hôtel à Amsterdam. Le lit devient un lieu de revendication pour la paix mais également le lieu de production d’un enfant, la collision du public et du privé. Hugh Hefner, fondateur du magazine playboy, avait déjà entrepris de transformer son lit en espace de travail en 1960. Le lit devient le centre économique et directionnel d’un empire médiatique. Frida Khalo, contrainte de rester alitée pour des raisons médicales, a su développer un dispositif qui lui permettait de peindre tout en étant couchée. On constate que dans certains bureaux de grandes entreprises, on trouve des lits, pour assurer la productivité des employers, selon le précepte que l’on est plus productif durant une courte période de temps alternée avec des siestes. Certains nouveaux types d’hôtel, spécialisé dans le sommeil, offrent des chambres pour de courtes durées comme dans les Love Hotel, mais sans sexe. Le lit devient-il une question urbaine puisqu’il fait désormais parti des espaces de travail, des espaces domestiques et devient même l’objet de programme en lui-même. Le lit doit-il devenir une plateforme ultraconnectée, ultratechnologique ? Avoir des prises électriques intégrée pour charger nos appareils, une machine à café pour rester productif, un matelas connecté pour avoir conscience de notre productivité et de notre fainéantise. Peut-il être une base de l’organisation PL^n = HABITATvariable.

Source:
Pyjama Party: what do we do in bed. Colomina Beatriz
Family Horror – A critical history of domestic space. Aureli Pier Vittorio
Platforms: Architecture and the Use of the Ground. Aureli Pier Vittorio, Tattara Martino