De nombreux réalisateurs ont trouvé dans les Grands Ensembles un cadre privilégié pour les intrigues de leurs personnages. Les proportions, l’apparence souvent brutaliste ou alors l’aspect communautaire présents dans ces grands ensembles amènent au récit de la profondeur, emphasent les émotions transcrites à l’écran.

Le fait que ces ensembles soient utilisés comme cadres scénaristes renseigne et influe sur la manière dont ils sont perçus par la population.

  • C’est arrivé près de chez vous (1992) – Rémy Belvaux, André Bonzel et Benoît Poelvoorde


La célèbre “leçon d’urbanisme” de Benoît Poelvoor à Propos des barres toutes neuves de son quartier:

Tu vois ici on est dans un… un quartier à majorité de vieilles personnes… C’est à dire que les urbanistes conçoivent des logements dits « sociaux ». C’est à dire des logements faits pour les jeunes, pour les jeunes couples qui démarrent, pour les ouvriers, pour les ménagères, et aussi peut-être pour les chômeurs… Tout ceci dans le plan d’une restructuration des plans de secteur, visant à vaincre la solitude du troisième âge en l’intégrant à la population active. C’est une chouette idée ! Mais où je ne suis pas d’accord, et c’est là qu’est la faille, c’est comment peut-on concevoir des habitations sociales sans la moindre recherche esthétique ?
Ca ça n’est pas possible, je suis désolé !
Bon, ils avaient pensé à installer des cerisiers du Japon tout le long des allées, tu vois, un peu dans le style cité balnéaire anglaise. C’est une riche idée ! Est-ce que tu crois qu’ils l’ont fait ? Est-ce que tu crois qu’ils l’ont fait ?
Si si, ils l’ont fait, c’était pas mal parti, mais ils se sont arrêtés là !
Et c’est ça qu’est dommage ! Hein, tu vois, c’était de la poudre aux yeux ! Ils ont jeté de la poudre aux yeux, les gens ont dit “oui”, mais non ! moi j’ai été observateur, j’ai remarqué qu’on s’est arrêté à un moment et c’est ça qu’est dommage !
Regarde ! Qu’est-ce qui te saute aux yeux la première fois que tu vois ça ?La première chose qui te sautes aux yeux ?
Des briques ! C’est les briques rouges ! Et le rouge c’est la couleur de quoi ? Le rouge c’est la couleur du sang, le rouge c’est la couleur des indiens ! C’est la couleur de la violence ! Alors que le fléau de notre société, et tout le monde s’accorde à le dire, est la violence, ils vont te foutre des briques rouges !
[…]
Les gens, ils aimeraient pouvoir s’arrêter et dire : « tiens, quel beau parterre, quelle magnifique asymétrie, oh et quelle belle tonalité de brique ».
Mais on ne leur donne pas l’occasion non plus ! Alors ils préfèrent rester devant leur téléviseur et c’est dommage…
Moi personnellement, si j’avais dû concevoir ce genre de chose, j’aurai vu une habitation, tu vois, de plein pied, avec de grand parterre très aéré ! Un peu à la Frank Lloyd ! Typiquement dans l’esprit des habitations japonaises ! Parce que ces gens-là, malgré tous leurs défauts, avaient compris beaucoup de choses !

  • Buffet Froid (1974) – Bertand Blier
séquence 00:10:20

Le maître de l’absurde, Bertand Blier place son intrique en Ile-de-France dans la Stations RER de la Défense et dans les cités de Créteil et de Boissy Saint Léger.
Le nouveau Créteil:
Sur une scène tournée de nuit, Gérard Depardieu marche sur une parterre de mosaïque en direction d’une tour vide, à l’exception d’un appartement, illuminé.
Bertrand Blier profite de la construction de tours dites de “deuxième génération” à Créteil pour y filmer cette scène. Ces tours (hauteur max: 184m, 100’000m2) , issues d’un plan d’urbaniste de Pierre Dufau au début des années 1970, suivent la construction des tours de “première génération” d’une base de 42m par 24m et d’une hauteur de 100m maximale pour 30’000m2. Des dimensions conséquentes, offrant des milliers de bureaux…vides, la fin des années 1970 étant marquée par une crise économique.
Dans le film, la tour où habite Depardieu est le siège de plusieurs meurtre, sans que cela n’affecte trop les protagonistes, qui vivent comme en huit-clos dans ces espaces vides trop grands pour eux.

-Il faudrait quand même envisager de mettre un terme à cette hécatombe…
◊Ça pourrait être pire, si la tour était pleine de locataires il y aurait autrement plus de meurtres croyez-moi!
[…]
~on va le larguer dans un terrain vague qu’est-ce que vous en pensez?
-Ça serait dommage de ne pas profiter des avantages de la banlieue

séquence à 1:02:50

-Alors si je comprends bien. à chaque fois que je vais trouver une bonne femme tu vas me la zigouiller ?
~La faute à qui ? Vous la laisser toute seule dans une tour vide, mettez-vous à ma place
◊C’est ce qu’on appelle la dynamique du meurtre…
-A moins qu’il ait le fameux Chromosome supplémentaire
~Pas du tout! C’est..c’est l’béton qui nous rend marteau, c’est les terrains vagues, cet univers déshumanisé qui nous entoure, la cité monstrueuse et sans..sans âme ..Moi j’ai envie d’voir des arbres, d’entendre chanter les oiseaux