La stratégie est de proposer une nouvelle forme d’habitat sur nos plateformes, nos carcasses, ou “structures”, en s’inspirant tantôt des principes d’habitat minimum des peuples nomades, de la caravane, tantôt de la capsule, du logement mobile, transportable, parfois même périssable. L’architecture de demain a pour but d’être libérée de son caractère statique et inamovible ; elle sera plus légère et plus flexible. Voilà son nouveau challenge. Une architecture fondée sur le besoin et la construction bascule vers une architecture dont les références sont la liberté, le fait-main et les objets mobiles (IA).

Le logement est défini comme un espace relationnel qui, étendu au territoire 2 x 2 km, ouvre un espace total. Il est pensé en systèmes sur catalogue. L’architecture est ramenée à des diagrammes, des superpositions à une structure existante, de métal. L’échelle du logement, afin d’augmenter la qualité de vie de celui-ci, devient donc l’échelle de la ville. La ville, ce bâtiment unifié, se condense, les énergies fusionnent pour se cristalliser en un organisme. Un futur, où tout est possible, où les programmes et les cultures s’interpénètrent, où les limites peuvent être repoussées, est fantasmé. Une nouvelle génération d’architecture naît, avec des formes et espaces qui semblent rejeter  les  préceptes  du  “moderne”.  Cette évolution, on la connaît. Elle a déjà fait naître le casier, qui participe maintenant de manière active à la genèse de l’espace. Ce casier, possédant sa propre autonomie, a mis la pièce en crise. Il est mis dans l’espace et est capable de l’enrichir. Cet organe est l’origine de notre architecture.

Stanley Mathews décrit le projet de Cédric Price, Fun Palace, 1961, comme “des événements dans le temps plutôt que des objets dans l’espace”
 Plan diagrammatique du Fun Palace, Cédric Price, 1961
Hidden Architecture, ‘Inter Action Centre’, Canadian Centre for Architecture, 2017

Le Centre Inter-Action est un centre d’art communautaire conçu pour une organisation caritative communautaire. Le client avait besoin d’un espace flexible. Pour ce faire, Price a conçu, de manière à donner de la flexibilité à la communauté qui l’utilisera, une structure à deux étages avec des poutres en acier. L’idée de processus d’Inter Action a été importante. La charpente en acier et les fondations ont été érigées pour définir l’espace. C’est devenu un lieu que les gens pouvaient habiter de différentes manières à différents stades de sa vie.

L’architecture est devenue une toile de fond évolutive pour faciliter l’activité humaine. Des situations ont été créées pour stimuler de nouveaux types de comportements basés sur la rencontre et le jeu humains.

Le processus s’est manifesté de manière différente dans la conception et les objectifs du Fun Palace. Price a vu le potentiel du site et a conçu celui-ci afin de créer une situation qui servirait de catalyseur pour activer et redonner vie à la zone.

L’idée de l’”incomplet” ou de l’”indéterminé” a commencé à définir la période des années 50 et 60. Elle est apparue dans la science, avec le principe d’indétermination de Heisenberg, et dans l’art avec l’œuvre de Mondrian, qui impliquait une extension infinie. La disposition en plan libre et la composition des colonnes dans l’œuvre de Mies Van De Rohe ont fait entrer ce concept dans le domaine de l’architecture. Pour Price, l’idée d’indétermination est liée à ses idées sur le temps en tant que séquence d’événements. Cette séquence du temps est apparente dans l’attitude de Price à l’égard du design ; il s’est opposé à l’objectif des architectes de produire des “produits finaux”.

Un autre facteur déterminant, dès le début du 20ème siècle, qui pousse les architectes à se tourner vers une forme de nomadisme, est les processus rapides de la métropole qui poussent l’Homme à devenir flexible, et donc par définition son habitat devient temporaire. Comme le souligne Hilberseimer dans Metropolis-architecture : “the model of dwelling is no longer the detached house, which is inadequate as mass housing, but the hotel, which is adapted to provide all conveniences and the utmost comfort”.

Les travailleurs sont flexibles et prêts à changer de travail rapidement et donc déménager. Ce processus qui fait que tout doit être rapide et flexible pousse la ville à devenir un modèle générique. Tout devient préfabriqué afin que la ville devienne comme une machine efficace de transit de matériaux et d’humains. Marshall McLuhan affirmait d’ailleurs : “avec la technologie de l’électricité instantanée, le monde ne peut être qu’un village, et la ville elle-même, en tant que forme de plus grande dimension, doit inévitablement disparaître”.

A journey from A to B, Collage de Superstudio, 1972
Vie : Le Campement, Collage de Superstudio, 1971

On cherche un type d’espace pour lequel le rationalisme incomplet s’ouvre. On cherche sa pénétration, son entrée en syntonie avec les composantes de la culture du XXIème siècle. En laissant ouvert cette flexibilité, ces scénarios variables, on est en même temps dans le flou. 

L’espace, intérieur, urbain, hybride, de vie quotidienne, de textures, est quelque chose de riche, d’intense, de subjectif, de fort, qui nous donne à imaginer une vie instable. Une vie non-prisonnière des types. L’instabilité qu’évoque le nomadisme se traduit par une architecture résultant non pas d’un projet, mais d’un ensemble d’opportunités. C’est pourquoi nous pouvons mettre en parallèle la figure du nomade à celle du bricoleur décrite par le philosophe français Claude Lévi-Strauss :

“Pour le bricoleur, la règle de son jeu est de toujours s’arranger avec les ‘moyens du bord’, c’est-à-dire un ensemble à chaque instant fini d’outils et de matériaux, hétéroclites au surplus, parce que la composition de l’ensemble n’est pas en rapport avec le projet du moment, ni d’ailleurs avec aucun projet particulier, mais est le résultat contingent de toutes les occasions qui se sont présentées de renouveler ou d’enrichir le stock, ou de l’entretenir avec les résidus de constructions et de destructions antérieures.”

Claude Lévi-Strauss, La pensée sauvage, 1990, p. 31.

Le nomadisme renvoie à des besoins primitifs et l’errance qu’il implique ne prend donc pas de forme.

“Qu’y vais-je faire, sinon me délecter ? me délecter, c’est-à-dire choisir de mon propre arbitre, des rapports de choses diverses qui flattent mon initiative personnelle et me donnent la certitude de mon libre arbitre et me certifient que je suis un homme libre. Je prétends à jouir. Ce que vous appelez l’inutile m’est utile, m’est indispensable, sinon ce sera l’abîme devant moi et je me suiciderai.”

Le Corbusier, Architecture vivante, 1926, p. 67

La non-pérennité d’une architecture “bricolée” résultant du nomadisme est donc en opposition avec l’idée du rationalisme défendue par Superstudio, qui vise à créer une structure durable. Son absence de formalisme renvoie toutefois à notre volonté de liberté d’expression de la multitude des individualités de la métropole.

Dan Flavin, Corners, Barriers and Corridors, 2016

Le nomadisme a donc aussi comme prérequis la flexibilité. Sol Lewitt prétend qu'”il faut fixer une structure, pour avoir de la flexibilité“. Ainsi le point de départ est la structure perçue comme le point d’ancrage rigide, et la flexibilité devient alors l’exception à la règle. La flexibilité se courbe, exalte, extrapole, se plie dans le système rigide pour amplifier, canaliser et donner une direction aux événements nomades qui évoluent librement dans la structure. Comme l’écrivent Natalie Donat-Cattin et Mickael Pelloquin dans leur mémoire Vers une architecture Incomplète (2019) : “L’espace réel est une structure qui a besoin de ‘contraintes’ des plus intenses pour admettre la plus formidable des flexibilités. La flexibilité peut apporter une toute nouvelle perspective du lieu, comme alternative et extrêmement flexible exception, elle doit être évocatrice pour le spectateur, libérée de toutes contraintes physiques ou de composition, et délestée de toute pesante rationalité“.

Pour illustrer cette idée de structure comme système et la flexibilité comme son articulation, nous pouvons nous appuyer sur l’installation Corners, Barriers and Corridors de Dan Flavin (2016). Cette installation comprend des unités rectangulaires de tubes fluorescents colorés qui forment deux barrières intérieures commençant dans les coins du mur d’entrée et s’étendent jusqu’à l’extrémité de la pièce, modifiant l’espace avec une lumière colorée et modifiant physiquement l’expérience des visiteurs de la pièce. Il crée une nouvelle perception du plan et de l’espace où l’individu, qui s’expérimente, se confronte à une nouvelle flexibilité. Des nouvelles limites se constituent donc grâce au flux lumineux et à la couleur. L’espace peut être perçu comme un ensemble baigné dans la lumière, ou comme plusieurs fragments de sous-espaces colorés. Nous assistons à un affranchissement de la contrainte physique et négative de la limite du lieu. Les interventions de l’artiste sont les nouvelles articulations de l’espace et créent une structure nuancée par la couleur et le flux lumineux. L’artiste nomme ces tubes fluorescents les “exosquelettes particuliers et banals, conçus pour et par le lieu“. Natalie Donat-Cattin et Mickael Pelloquin notent à propos de cette installation : “Barriers est un passage obligé vers une nouvelle dimension perceptive de l’espace. Dès lors, l’œuvre contraignante n’est plus. Elle est libératrice du lieu. Par la nouvelle contrainte imposée par l’œuvre, le lieu clos et rigide devient cet environnement flexible et changeant, d’un ensemble de faces ou la classique notion de gravité n’a plus de sens que cette diagonale, oscillant d’une dimension à l’autre.”