« Chacun examinait avec soin l’ouvrage de son voisin, et perfectionnait son propre travail par les idées qu’il y puisait, et les cabanes devenaient de jour en jour plus habitables. » Vitruve, De Architectura

Questionner l’autonomie et l’identité de l’architecture dans les conditions sociales et technologiques contemporaines présuppose de porter un regard critique sur le contexte politique du projet. L’architecture comme profession est éminemment référentielle. Elle est en ces termes un art à part, diffus dans le temps. Il conviendra d’étudier les références dans leur contexte politique afin d’éviter l’auto-caricature et de perpétuer un questionnement sur longue période. Plutôt que de figer l’architecture comme projet en soi, l’architecture s’affirme comme traduction spatiale de considération technologique et sociale à un temps donné.

L’architecture reflète et fige des enjeux, à la manière d’une photographie et il est aisé de constater que les années 1960 tiennent une place à part dans le fil continu du champ architectural. Les réflexions de notre temps sont fort éloignées de celles d’il y a soixante ans, tout autant que les idées d’il y a soixante ans faisaient figure d’exceptions dans le débat architectural. Constatons par ailleurs que l’architecture rationnelle du début du siècle passé semble aujourd’hui fort à propos. Il semblerait donc de prime abord que les idéologies autonomes des années soixante soient une parenthèse dans le perfectionnement permanent de l’architecture tel que l’entendait Vitruve.

Or, il est un changement de paradigme qui questionne l’assomption de Vitruve: tout comme la finitude de l’espace disponible sur Terre est désormais actée, nous considérons désormais la finitude du temps, ou du moins des facteurs sociaux et économiques qui génèrent le projet au cours du temps. C’est en effet une thèse répandue, que nous discuterons. La considération que nous nous faisons du temps a radicalement changé. La courbe exponentielle du progrès humain tendant à grandir inexorablement justifiait tous les idéaux d’un futur inconnu et souvent en rupture avec le passé. Cette courbe a pourtant rapidement fait place à une courbe en cloche. La stabilité économique et démographique, qui fut remise en question au XVIIIème siècle, reviendrait après une période de croissance démesurée. Nous serions aujourd’hui sur la pente descendante, période de décroissance, avant de retrouver un régime historique de croissance faible et de croissance démographique nulle – voire négative.

Cette courbe en cloche concerne la croissance aussi bien que la démographie. Elle semble désormais aussi inexorable que l’était la courbe exponentielle avec toutefois une différence notoire. L’entier de la courbe a le bénéfice d’être appréhendable. Le temps n’est plus seulement vecteur d’inconnu mais il semblerait que toutes les conditions sociales et économiques à venir ont déjà été vécues par le passé. La courbe en cloche, contrairement à la courbe exponentielle, est symétrique, définissant un champs de référence à un instant donné. Au sommet de cette courbe se situent les années soixante, d’un point de vue démographique, économique mais aussi référentiel, nous verrons par la suite les années soixante comme l’apogée dépassée de l’autonomie de l’architecture, et surtout de l’autonomie de l’architecte vis-à-vis de ses tiers.

L’autonomie de l’architecture en tant que réflexion de conditions sociales et technologiques par la référence devient, en ces termes, systématique: l’étude de références passées à condition sociale identique et selon un état actuel de la technologie.

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« Il n’est pas interdit d’imaginer une société où toutes les tâches seraient presque automatisées, et où chacun pourrait presqu’entièrement se consacrer à l’éducation, la culture et la santé, pour lui même et pour les autres, où chacun serait le professeur, l’écrivain, l’acteur, le docteur de quelqu’un d’autre. […] Ce chemin est dans une certaine mesure déjà tracé: la croissance moderne se caractérise par un développement considérable de la part des activités éducatives, culturelles et médicales dans les richesses produites et dans la structure de l’emploi. » Thomas Piketty, Le Capital au XXIème siècle , 2013

Thomas Piketty publia en 2013 Le capital au XXIème siècle. Selon lui, le XXème siècle fut une anomalie d’un point de vue économique. Il y étudie les rapports des systèmes de production et, plus avant, le rapport entre capital et revenu révélateur selon lui de stabilité au sein d’une économie donnée. Les systèmes de production entre le capital et les revenus du travail se sont déséquilibrés fortement lors des guerres mondiales, sans que cela fasse l’objet de théories approfondies (qui remettrait en cause les effet de ces deux conflits sur l’ économie mondiale?). C’ est la chute des grands patrimoines européens lors des guerres qui a notamment permis les Trente Glorieuses et la redistribution des richesses vers la classe moyenne. A travers le monde, les répercussions de la chute des empires coloniaux français et britannique ont étalé dans le temps l’ampleur des changements; les anciennes colonies et pays émergents rattrapent leur retard de développement dans un deuxième temps, confirmant la croissance économique mondiale. Toutefois, ce grand événement séculaire se conclut. En effet, selon Piketty, le rapport entre le capital et les revenus (entre possession et travail) tend à la stabilité. Ce que nous appelons les « Vingt Piteuses » en opposition aux « Trente Glorieuses » ne seraient en réalité qu’un retour à l’équilibre. La décroissance érigée en idéologie est rapidement devenue le point de départ assumé des enjeux futurs, un nouvel historicisme, un retour au sens de l’histoire.

Les années soixante marquèrent donc l’apogée de la redistribution des fortunes, soit l’époque où le mérite était le facteur déterminant de réussite. Cependant nous tendrions désormais vers une société plus comparable à celle de la Belle Epoque. Le capital devient à nouveau une source importante de revenu, stabilisant fermement la société et ses disparités, fatalisme renforcé par la prochaine décroissance démographique. Selon Piketty, les temps à venir seraient donc ceux de la propriété privée, transmise de génération en génération sans que l’accroissement des richesses prenne une part aussi considérable qu’au XXème siècle. Les intrigues des romans de Balzac seraient de nouveau d’actualité, les immeubles de rapport de nouveaux investissements juteux et la flânerie des rentiers de nouveau à propos. La nouvelle société du stocks de capital, de l’investissement dans les choses matérielles se produit déjà à New York où des tours vouées à rester vides s’érigent ostensiblement sur Billionaire’s row, 57th street. De même, dans Nouvelles de Nulle Part, William Morris décrit Londres en 2102 à l’image d’une société pré-industrielle à peine fantasmée. En remontant la Tamise, des évocations d’un passé tumultueux à travers une architecture technologique prennent une dimension anecdotique, il fut un temps de grandes redistributions des richesses, de guerre et de progrès, temps qui est révolu. La société socialiste dans laquelle William Guest rencontre des acteurs diverses, ne connait pas de bouleversement, chacun y est à sa place dans un ordre établi et durable.

Difficile de voire dans les lignes de Thomas Piketty l’oeuvre d’un économiste tant elle s’apparente à l’idéologie de William Morris. De plus, notons la différence majeure entre l’époque préindustrielle et celle à la fois annoncée par Piketty et voulue par Morris: la richesse vient du profit d’un capital redistribué sans distinction de classe. Piketty nuance tout de même la vision de Morris – sans la nommer – par la requalification du capital. En effet, le capital agricole, possédé par une minorité dans la période préindustrielle voit sa valeur largement diminuée face au capital industriel. Le capital immobilier serait toutefois similaire au XIXème siècle et au XXIème siècle.

Il est alors intéressant de reconsidérer le roman de l’architecture au regard d’ un potentiel retour à une norme, en considérant qu’il fut, le temps des trois décennies après guerre, une histoire faite pour ne pas durer parce qu’elle incarnait une parenthèse dans l’ordre établit.