Pruitt Igoe aura duré 18 ans, de 1954 à 1972. Si Pruitt Igoe est aujourd’hui rentré dans les mémoires, c’est principalement à cause de sa démolition, la première de son genre. En effet, Pruitt Igoe n’aura duré que 18 ans et fut pourtant source de nombreux espoirs. Les barres d’immeubles remplacèrent le bidonville dans un investissement public sans précédent dans le Missouri. Elles portaient fièrement les valeurs de la charte d’Athènes, d’une ville égalitaire et sociale alors que les lotissements de maisons individuelles envahissaient déjà la grille de Jefferson. Le coup de grâce fut rapide et frappa non seulement les bâtiments mais aussi toute l’idéologie qu’ils véhiculaient. Les pavillons, quant à eux, continuèrent de s’étendre sur le territoire isotrope. Est-ce la faute de l’architecture en soi? Ou bien est-ce ce que l’architecture reflète dans ce projet qui fut de courte durée?

Si les Trente Glorieuses, de 1945 à 1975, furent un événement dans le cours de l’histoire, caractérisant le haut de la courbe en cloche du progrès mondial, alors Pruitt Igoe est l’illustration de cet apogée temporaire. La pente ascendante serait alors créatrice de capital alors que la pente descendante en serait la redéfinition voire même la destruction. Si l’on va sur le site de Pruitt Igoe aujourd’hui, dans le centre de Saint Louis, Missouri, on notera la vacuité du lieu. Une forêt se tient là où étaient les barres de logement. On y voit un lampadaire, unique monument à la mémoire du lieu. Et, au sein même de la forêt, une accumulation de gravas. Ce sont les débris des démolitions voisines qui sont aujourd’hui stockées sur le site de Pruitt Igoe. La destruction n’a pas affectée seulement l’architecture moderne. Tout autour, Saint Louis est constitué de rue sans adresse, des vestiges de lotissements parfois détruits, parfois déplacés. Saint Louis est le manifeste de la démolition patiente d’une ville dont le centre névralgique se trouve dans les vestiges de Pruitt Igoe. On pourrait y voir le mundus de Joseph Rickwert, ou le Globe Captif de Koolhaas, un lieu qui rassemble tous les lieux et tous les temps puisqu’il est le réceptacle des architectures détruites.

Alors Pruitt-Igoe ne caractérise plus seulement la fin de l’architecture moderne mais le début d’un cycle de destruction visant à réinvestir l’architecture elle même. En se promenant dans la grille de Jefferson, en grande partie vide, un étrange sentiment s’en dégage. Ce sont en effet les derniers bâtiments construits qui disparaissent en premier comme si le temps revenait en arrière, comme si la parenthèse se refermaient de manière logique et naturelle, sans la dramatisation escomptée pour pareil événement. Saint Louis, ville de passage, construite autour de la première voie qui franchit le Mississippi, a remplit son rôle transitoire et entre dans la décroissance. Sa population décrit une courbe en cloche caractéristique. Comme la courbe en cloche de Thomas Piketty, il est bien facile d’en dessiner la fin: tracer la symétrie de la courbe existante avec Pruitt Igoe en son centre, et Saint Louis disparaît.

Si Saint Louis est manifeste, Pruitt Igoe est glorifié comme l’apogée de l’architecture autonome. A chaque point de la courbe descendante, est associé un point de la courbe ascendante. A un contexte social et économique donné, en correspond un autre, idéalement. La destruction, moins célébrée, du tissu pavillonnaire commence lorsque la courbe descendante dépasse les conditions équivalentes sur la courbe ascendante. Les maisons abandonnées en cours de construction, ressemble étrangement à la maison Domino de Le Corbusier (sujet préféré des architectes en conférence!). A chaque projet, une référence symétrique selon la courbe en cloche. L’autonomie de l’architecture en tant que réflexion de conditions sociales et technologiques par la référence devient systématique: l’étude de références passées à condition sociale identique et selon un état actuel de la technologie. Pruitt Igoe est le point zéro de l’autonomie, architecture du ready made, qui existe en soi comme référence.