Chaque changement de paradigme implique un acte fondateur. Aux XVIIIème et XIXème siècle, l’architecture se devait d’appartenir à un roman dont l’état présent serait la conséquence d’un état primitif. La cabane de Laugier illustre le caractère immuable de la forme architecturale.

Le XXème siècle a quant à lui rompu cet enracinement de la forme dans un mythe commun. Au XXème siècle, « form follows ». Les itérations de phrases coup de poing, vérités absolues mais pourtant éphémères ne manquent pas. Auparavant, la forme suivait la volonté raisonnée du commanditaire – au sens de la raison pure kantienne. D’une certaine manière, form followed ideas, sans que cela ne fut évoqué. L’autonomie progressive des architectes, affranchis de l’autorité du client, investit la forme à son propre compte de telle sorte que « form follows function » résulte à un infini « form follows form follows form… » si bien que l’autonomie de l’architecte est vite remplacée par l’autonomie du projet architectural.

Il s’en dégage tant bien que mal une opposition flagrante entre deux formes autonomes en tant que type. La boîte et son contraire, l’antiboîte. L’antiboîte existe seulement parce que la boîte existe, elle en est la négation même. La boite est introvertie, contenant pur, l’antiboîte se rêve urbaine, génératrice d’un espace infini autour d’elle. La boîte est autonome parce qu’elle peut se passer de l’architecte, l’antiboîte est autonome parce qu’elle est l’expression la plus aboutie de l’architecte dénué de contrainte. A ce sujet, l’analyse de Reinier de Graaf, « The Inevitable Box », est une référence en soi. La boîte nous intéresse ici parce qu’elle est intemporelle, alors que son contraire est – vous l’aurez deviné – instantané.

La boîte n’a pas besoin d’une croissance perpétuelle pour se réinventer. En fait, personne n’a inventé la boîte. Elle fut la composante d’une société stable et le sera à nouveau, une fois qu’elle sera la forme la plus originale au milieu des formes qui ont pour unique but d’être des formes. La boîte est le paradigme idéal et stable qui s’appliquera jusqu’à preuve de son inefficacité. Il serait aisé de démontrer que si l’architecture la plus élémentaire est inefficace, alors l’architecture elle même devient superflue. La boîte s’adapte au différents standards de son temps, elle n’est pas du domaine de l’invention mais du domaine de l’évolution. La boite c’est le règne de la standardisation, la négation de l’oeuvre individuelle.

C’est de cette autonomie qu’il s’agit. Il est question de la légitimité de l’architecture en dehors de son champ de référence. La boîte étant seulement une boîte, elle est a la frontière de ce qu’est l’architecture. Elle appartient au ready made, ne peut être détruite ou modifiée, puisqu’elle accepte tous les contenus. La boîte est hétérotopique et introvertie. Et c’est en cela qu’elle est primordiale pour le XXIème siècle: le grand retour du capital au détriment d’un progrès croissant transformera un grand nombre de locataires en propriétaires. La boite peut prendre toutes les tailles, contenir d’autres boites mais elle se constitue toujours autour d’une économie de moyen nécessaire pour adresser le temps long. Elle contient en son centre un programme donné, introverti, et son enveloppe contient bureaux et logements; la boîte comme superstructure habitée.

Pruitt Igoe était composé de trente trois boîtes qui pourtant furent détruites. Un acte fondateur dans un temps primitif et fictif est une vision légitime dans une perspective de croissance infinie, c’est le cas de la hutte primitive de Laugier. Pruitt Igoe, boîte détruite comme expression de la décroissance à venir, devient un acte fondateur au sommet de la courbe en cloche, point zéro de l’architecture autonome. Trente trois bâtiments sacrifiés, Pruitt Igoe c’est l’abstraction de la boîte érigée en sacrifice divin.

L’appréhension d’une société basée sur un temps défini par une courbe symétrique est bien sur discutable d’un point de vue scientifique. Il s’agit plutôt d’une vision de l’esprit permettant de critiquer l’autonomie formelle des types architecturaux. L’autosuffisance de la forme incarnée par les « starchitects » semble bien s’essouffler. La nouvelle rationalité semble renouer avec le grand dessein du rationalisme selon une vision historique. L’architecture visant à refléter le contexte social et politique qui la génère nécessite alors une étude approfondie de références selon un contexte équivalent.